Les Amis du Livre Contemporain

« La Féminité face à la nuit – Mikio Watanabé »,

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Si l’on demande quel écrivain a affirmé : « Je ne connais pas d’autres valeurs personnelles, en tant que philosophie d’existence, que le couple (…) Je trouve que c’est ce que j’ai fait de plus valable dans ma vie, c’est d’introduire dans tous mes livres, dans tout ce que j’ai écrit cette passion de la féminité soit dans son incarnation charnelle et affective de la femme, soit dans son incarnation philosophique de l’éloge et de la défense de la faiblesse, car les droits de l’homme ce n’est pas autre chose que la défense du droit à la faiblesse. », il est vraisemblable qu’on ne pensera pas à Romain Gary, cet homme extraverti, insolent, souvent provocateur, casseur d’assiettes.
Plus que n’importe quel autre être humain, il était double. Dans La nuit sera calme, il déclare qu’il y a en lui une personne et un personnage. Les deux « se détestent, se jouent des tours de cochon, se contredisent, se mentent l’un à l’autre, trichent l‘un avec l’autre… » Mais je peux témoigner que le provocateur, volontiers bagarreur, était aussi un homme généreux et que la bonté était chez lui une qualité fondamentale. Cela ne l’empêchait pas de raconter qu’il venait de se battre dans la queue, devant un cinéma.
Dans un article sur le général de Gaulle, en 1958, dans Life Magazine, il explique que le général est un « romancier-personnage qui s’est créé lui-même, comme un romancier écrit et crée une œuvre ». (…) « Il lui fallait devenir une légende. » Il en est de même avec Malraux, qu’admire tant Gary. Malraux n’a pas écrit ses Mémoires, mais ses Anti-Mémoires, et il a édifié lui aussi sa propre légende.
Romain Gary était double jusque dans ses admirations littéraires. Les deux écrivains dont il a été très proche sont Camus et Malraux. Si dissemblables, le classique et l’aventurier, ils correspondent chacun à l’un des deux aspects contradictoires de sa personnalité. Dans la vie aussi, il n’était jamais du côté où on l’attendait. Presque toujours à contretemps. En mai 68, on l’a vu vêtu sur son trente et un, avec une cravate, très élégant. Alors que pour l’enterrement du général de Gaulle, à Colombey, il portait son vieux blouson d’aviateur devenu trop étroit.
Puisque je viens d’évoquer de Gaulle, on est presque toujours interloqué par ce qu’il dit de leurs relations : « Sur les douze fois que j’ai eu des entretiens avec de Gaulle, il m’a foutu dehors au moins quatre ou cinq fois. » Il prétend que le général lui a offert d’être conseiller diplomatique auprès de lui et qu’il a refusé. Le motif ? « Parce que je voulais garder ma liberté sexuelle. » Et il ajoute : « Je préfère les femmes à de Gaulle. »
Le sexe, la virilité, la féminité apparaissent sous sa plume parfois de façon très insolite. Par exemple, il explique la rupture entre Tito et Staline par « une question de couilles qui avait fort peu à voir avec l’idéologie, car il ne faut jamais oublier que la virilité joue un beau rôle dans tout ça. »
Les pages choisies dans le présent recueil illustrent bien sa célébration de l’amour, du couple, de la féminité. Il parle de « la patrie féminine ». L’homme sans femme est un apatride.
Dans La Promesse de l’aube, un des trois récits autobiographiques de Gary, l’extravagante et admirable mère, fait irruption à la base aérienne de Salon-de-Provence où il avait eu tant de mal à acquérir une réputation de dur. « D’un seul coup, tous les oripeaux de fausse virilité, de vanité, dont je m’étais si laborieusement paré, tombèrent à mes pieds. »
Cette mère proclame : « Tu seras un second Guynemer, tu seras un héros, tu seras général, Gabriele d’Annunzio, ambassadeur de France… » Il recevra d’elle des lettres, pendant toute la guerre, et découvre à son retour qu’elle était morte depuis trois ans. Elle avait préparé ces lettres à l’avance. C’est du moins ce qu’il raconte. Avec lui, on n’est jamais sûr. C’est comme l’histoire belle et tragique qui se déroule alors que son escadrille stationne à Bangui. Il s’éprend de Louison, seize ans, qui ne sait pas un mot de français. Il l’épouse à la mode du pays. Il découvre bientôt qu’elle est atteinte de la lèpre.
Les œuvres dont sont tirées les pages du volume que voici sont donc La promesse de l’aube, Clair de femme et Les cerfs-volants. La première est, comme La nuit sera calme et Le sens de ma vie, une sorte d’autobiographie. Les trois se complètent, se corrigent l’une l’autre, nous aident à chercher quelle est la vérité de cet homme multiple. Plus que les deux autres, La promesse de l’aube est dominée par la figure de la mère, cette femme à la fois sublime et ridicule, qui a choisi la France et un grand destin pour son fils. On retiendra aussi que le meilleur roman signé Ajar, La vie devant soi, peut se lire comme une déclinaison, une transposition, de La promesse de l’aube.
Clair de femme, c’est la célébration du couple. Le couple : « J’entends par là un homme qui vit une femme, une femme qui vit un homme. » Le roman est d’autant plus éloquent que la mort essaie de détruire ce couple, Yannick et Michel. Mais le couple va se reconstituer. « Je n’avais pas la moindre chance de m’en tirer seul et la raison était bien simple : j’avais trop aimé pour être encore capable de vivre de moi-même. C’était une impossibilité absolue, organique : tout ce qui faisait de moi un homme était chez une femme. »
Dans Les Cerfs-volants, le thème de l’amour et de la fidélité court avec les situations les plus paradoxales engendrées par la guerre, l’Occupation, la Libération. Pour Ludo, petit Normand, l’unique amour de sa vie commence à l’âge de dix ans, quand il aperçoit dans la forêt Lila, une fille de son âge, aristocrate polonaise. L’époque va leur apporter la séparation, les malentendus. Ce beau roman est illuminé par les merveilleux cerfs-volants que fabrique l’oncle de Ludo, que l’on appelle « le facteur timbré ». Ils sont le symbole de la liberté.
Dans Le sens de ma vie, transcription d’un entretien accordé à Radio-Canada, très peu de temps avant sa mort, Gary insiste : « La seule chose qui m’intéresse, c’est la femme, je ne dis pas les femmes, attention, je dis la femme, la féminité. Le grand motif, la grande joie de ma vie a été l’amour rendu pour les femmes et pour la femme. Je fus le contraire du séducteur malgré tout ce que l’on a bien voulu raconter sur ce sujet. C’est une image tellement bidon et je dirais même que je suis organiquement et psychologiquement incapable de séduire une femme. Cela ne se passe pas comme ça, c’est un échange, ce n’est pas une prise de possession par je ne sais quel numéro artistique de je ne sais quel ordre, et ce qui m’a inspiré donc, dans tous les livres, dans tout ce que j’ai écrit à partir de l’image de ma mère, c’est la féminité. »
Ce livre consacré donc à « La Féminité face à la nuit » est illustré, fort opportunément, par des gravures originales de Mikio Watanabé. Cet artiste, un des rares à pratiquer la technique de la« manière noire », restitue ou plutôt suggère deux mystères, le corps féminin dans la faible lueur nocturne.
Un jour de décembre 1980, du haut de la tribune de l’église Saint-Louis des Invalides, avec ses drapeaux des siècles passés, qui restent accrochés au plafond jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière, Anna Prucnal a chanté des vieux chants yiddishs. Puis, dans la grande cour, le cercueil recouvert d’un drapeau tricolore, les soldats qui rendent les honneurs militaires… L’Histoire venait de rejoindre Romain Gary.

Roger Grenier

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